Il y a chez nous, en Corse, des prisonniers dont on parle peu. Ce sont ceux qui sont enfermés dans la pauvreté.

Car, oui la pauvreté est une prison. Une prison dans laquelle on meurt et souvent en silence loin des feux de l’actualité. On s’y suicide car on ne supporte plus son quotidien, on y meurt de maladie par renoncement aux soins, on y est victime d’addictologies diverses et variées…

Alors, oui, nos élus lancent des plans de lutte contre la pauvreté, adoptent des chartes, mettent en place des conférences sociales. On y parle, on y échange loin de ceux qui crèvent en silence.

Tenez prenons le PADDUC Connaissez-vous la signification de cet acronyme ? Plan d’aménagement et de développement durable de la Corse. Le débat sur les espaces stratégiques agricoles en a fait oublier le mot « développement durable ». Le Padduc vise une croissance économique en y intégrant des contraintes écologiques et sociales ! « Croissance économique » …ah si seulement…

D’ailleurs, l’ONU a inclus l’éradication de la pauvreté dans les 17 objectifs du développement durable. En somme, soyons clairs préserver l’environnement sans lutter contre la pauvreté ce n’est pas du développement durable.

Les élus ont entretenu un fatalisme coupable pour expliquer la cherté de la vie. C’est à cause de la Corse, parce que c’est une ile montagneuse. Comme si nous devions payer notre fierté d’être Corses par l’acceptation de notre propre misère. Mais « la fatalité, c’est l’excuse des âmes sans volonté ».

Pourquoi cette absence de volontarisme ? Est-ce parce qu’au royaume de la pauvreté, le précaire est roi. Et, il suffit de quelques emplois à durée déterminée, la veille d’élection pour s’attacher le vote des plus démunis d’entre nous ?

Vouloir endiguer la pauvreté c’est oser défier des intérêts particuliers pour défendre l’intérêt général.

Dans le domaine particulier des carburants, nous avons un groupe- Rubis- qui dans l’indifférence politique générale de tous bords, a construit depuis 2009 le monopole dans le stockage et l’approvisionnement des carburants. Un monopole pointé du doigt par l’Autorité de la concurrence dans son avis rendu public le 17 novembre 2020.

Dans l’ombre du rapport souvent mouvementé entre les élus insulaires et les représentants de l’Etat, Rubis a fait discrètement main basse sur les carburants suivant une stratégie implacable déjà éprouvée dans les DOM et à Madagascar. 

Cela fait près de 3 ans que nous nous sommes emparés de cette problématique. Nous sommes lassés et consternés de voir, malgré la petitesse de notre île, le décalage qu’il peut y avoir entre les bureaux feutrés de la région ou de la préfecture et les gens qui souffrent de cette violence quotidienne qu’est la pauvreté.

Que reste-t-il de la délibération n°19/052 de l’assemblée de Corse, du 22 février 2019, portant adoption d’une résolution relative à la mise en œuvre des propositions de la conférence sociale concernant les prix des carburants et les produits de consommation courante adoptée à l’unanimité et sous les applaudissements de l’ensemble des élus ? Rien du tout !

Depuis 2014, l’écart de prix avec les Bouches du Rhône, dans le réseau traditionnel, n’a cessé de croitre

La répartition géographique des prix montre que rien n’est laissé au hasard. Il est proposé un prix bien plus élevé aux usagers « prisonniers » d’un bassin de vie (zone à l’intérieur de laquelle ils habitent et travaillent : grand Bastia, Ajaccio, Balagne, Porto Vecchio) et un prix plus bas dans les zones de passages comme la plaine orientale.

2021 démarre sur les chapeaux de roues, le mois de janvier enregistre l’écart moyen HTVA le plus élevé depuis 2014. Il augmente par rapport à janvier 2020 de 10,16% sur le gazole et de 8% sur le SP95.

D’ailleurs dans un communiqué daté du 11/02/2021, Rubis confirme son objectif de résultat 2020 après une chute de 25% de son activité grâce à la fermeté des marges. S’il est en deçà de 2019 il reste supérieur à 2018 malgré les confinements et les couvre-feux.  Vous avez bien lu !

Notons qu’un ménage insulaire dépense en moyenne 300 euros de plus qu’un ménage continental sur une année pour les carburants. Dans le périurbain bastiais et le rural cet écart grimpe à presque 1000 euros sur une année. Le manque à gagner pour l’économie insulaire est de l’ordre de 40 millions d’euros par an ! Ce n’est pas rien dans un contexte de relance économique.

Rappelons que la cherté des carburants en Corse remonte à 1985 avec la fin de la régulation des prix par l’Etat. Mais si sur le continent, la grande distribution a pris le relai en tant que régulateur en tirant les prix par vers le bas en faisant des carburants un produit d’appel, cela n’a pas été le cas en Corse. 

Cependant, comme à la Réunion, la grande distribution ne commercialisera jamais les carburants en Corse. Non pas parce que les élus s’y opposent, non pas parce qu’elle craint des représailles mais parce que pour le faire elle veut maitriser l’importation. Or, construire son propre dépôt pétrolier ne serait pas économiquement viable.

Cependant, nous n’avons pas à être responsables et donc pénalisés par cette situation que nous n’avons pas choisie.

De même, au nom du principe d’égalité (la Corse faisant partie du territoire métropolitain) nous n’avons pas à être pénalisés par la non distribution de SP95E10 ou E85 qui sont des carburant moins chers en raison d’une fiscalité plus faible.

L’unique solution reste tout comme dans les DOM une régulation des prix. Nous avons conscience que seul l’Etat peut la mettre en œuvre. Cependant, nous attendons de la CdC qu’elle monte au créneau même si cela n’est pas de sa compétence tout comme elle le fait pour bien d’autres sujets

Pour rappel, le 20 décembre 2019, la délibération n°19/496 AC de l’assemblée de Corse visait à demander à la Préfète de Corse de rendre publique l’étude relative à la situation des carburants réalisée par la DGCCRF.

L’autorité de la concurrence a rendu public son avis depuis le 17 novembre 2020 mais, 3 mois plus tard, l’assemblée de Corse ne s’en est toujours pas saisie.

 Dernièrement, le cabinet du conseil exécutif nous a assuré que les volets carburant et grande distribution seront inscrits à l’ordre du jour de la séance publique du mois de mars. Les volets déchets et transport maritime « devraient » être examinés lors de la séance publique des 25 et 26 février.

Combattre la pauvreté nécessite du courage et non de belles envolés lyriques. Cela fait trop longtemps que les majorités territoriales successives tentent d’abreuver de vaines paroles le flot grandissant de ceux qui pour deviennent des usagers du resto du cœur ou de la croix rouge (pour ne citer que ces deux associations)

Il est plus que temps d’agir !