Quand on veut expliquer la cherté des carburants par le surcoût lié à l’insularité, on comprend très vite que le coût du transport maritime est stratégique.

Or, le rapport commandité par la région nous donne comme coût du transport maritime 2.1 c€/l HT
Pour être précis, ce prix rémunère les opérations de transport, de handling (logistique) et de trading (négociation des produits raffinés).
C’est-à-dire que dans ce prix intègre la rémunération du transport et de la logistique (Rubis) et de l’achat vente des carburants (NDLR : Total SA achète les carburants à un fournisseur et revend à Total Corse (sa filiale), Rubis achète à un fournisseur et revend à Vito Corse (sa filiale) et à ESSO (qui revend à Ferrandi))
Mais pour éviter que l’on ne s’intéresse de trop près aux opérations de handing et de trading, Rubis a tendance à tout englober sous l’étiquette transport maritime.

Donc, 2.1 c€/l pour le transport du SP95 et du Gazole, est ce que ça vous parle ? Non ? Pour être franc, à nous non plus…
Et, c’est là que plutôt que de prendre pour argent comptant un prix communiqué, il faut commencer un travail de recherche.

Ce prix, de l’avis même de Rubis est plus élevé que ce qu’il devrait être.
En effet, l’arrêté inter-préfectoral n°14/2016 en date du 19 juillet 2016 modifié par l’arrêté inter-préfectoral n°018/20018 limite la taille des tankers. Le marché des petits tankers étant plus restreint, les prix sont plus importants.
Rubis nous explique, donc, que la limitation des acteurs sur un marché donné (celui des petits tankers à provoque une augmentation des prix.
Vous voyez déjà l’ironie de la situation puisque cette limitation c’est exactement ce que nous avons en Corse au niveau de la distribution des carburants !

Mais, revenons à nos moutons, 2.1 €c€/l est donc plus cher mais que représente ce coût ?
Bien évidement, quand nous parlons avec Rubis (la réunion que nous avons eue à Corte en décembre 2018) du contrat qui les lie avec l’armateur, le secret des affaires nous est imposé : « on ne peut pas divulguer un contrat passé entre deux sociétés privées ! »

Alors nous avons fouillé ! Et à force de recherches, nous sommes tombés sur un rapport de l’inspection générale des finances (IGF) et du conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies (CGEIET) de 2012 intitulé « les prix, les marges et la consommation des carburants ».
L’IGF et le CGEIET ont été missionnés le 14 août 2012 afin de « faire toute la lumière sur les marges de la filière pétrolière »

On y apprend, page 5, concernant la Corse que « la mission a, cependant, relevé qu’une analyse plus fine de la situation en Corse ne permettait pas d’expliquer les écarts de prix moyens importants observés. La concurrence mériterait d’y être renforcée de manière urgente »

Annexe VII de ce rapport, il est précisé que « un tel écart est plus important que ne l’est la prise en compte du coût du transport depuis le continent jusqu’à la Corse. Le taux de fret pour un chargement à Lavéra à destination de la Corse s’élevait en 2012 à 14.35 € par tonne »

On sort la calculette, compte tenu de la densité du Gazole (entre 0,820 et 0,845 kg/l à 15 0C dans les pays tempérés ; 15°C étant la température à considérer pour les transactions) et du SP95 (entre 0.720 kg/l et 0.775 kg/l à 15°C), cela donne:
Un coût d’acheminement de 1.2 c€/l pour le gazole et de 1c€/l pour le SP 95.
C’est-à-dire que selon les chiffres de l’analyse commandité par la CDC, le coût d’acheminement entre 2012 et 2018 aurait augmenté de :

  • 75% pour le gazole
  • 110% pour le SP 95

Une augmentation colossale !

Mais pire, la Socatra, armateur bordelais, a remporté le contrat d’approvisionnement en hydrocarbures de la Corse pour une période de 3 ans (en remplacement de Sea-Tanker). Deux navires doivent assurer les rotations entre le site de Lavera Ajaccio et Bastia, ce qui représente environ 70 rotations annuelles
Ce contrat devait prendre effet, fin 2018, mais pour assurer ce contrat, la Socatra a passé commande de deux pétroliers construits en Chine (AVIC Dingheng Shipbuilding). Et, le chantier ayant pris du retard, la Socatra vient, à peine, de recevoir son premier tanker (https://lemarin.ouest-france.fr )

Deux points sont troublants.

La premier point c’est que l’arrêté inter-préfectoral (que nous évoquons plus haut) indique que le déplacement en charge doit être inférieur ou égale à 7500 tonnes.
Le déplacement en charge est l’addition du poids de navire (sans cargaison) et du poids de sa cargaison (Port en lourd).
Or l’Hydra, le premier tanker livré peut transporter 7 870 tonnes d’hydrocarbures.
Rien que le poids de la cargaison est supérieur à la limite fixée par l’arrêté inter-préfectoral ! Il apparaît surdimensionné pour l’approvisionnement insulaire

La second point, et non des moindres, c’est que plusieurs sources fiables indiquent qu’avec le nouvel armateur le coût d’acheminent va augmenter de 2c€/l !
Rien que ça !
Et, devinez qui va payer cette augmentation ? Nous autres, les usagers insulaires !!

A ce rythme, la vache à lait va bien finir par remplacer la tête de Maure sur notre drapeau.